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Covid 19 et pharmacopée : ruée vers la canopée – Tribune
Par: Observatoire congolais des droits de l'homme
Publié: mai 16, 2021
Type de document: Articles d'actualité
Document ID: 9015
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Covid 19 et pharmacopée : ruée vers la canopée – Tribune
16 mai 2021 · Mayomb,Forêt tropicale,Ressources naturelles,Expression

L’immense forêt tropicale congolaise fait partie de ces précieux sanctuaires où l’on peut encore cueillir à la sauvette des feuilles aux multiples vertus. Cet espace constitue aussi l’habitat et le “garde-manger” des populations autochtones. Mais voilà, le Coronavirus est venu frapper à la porte de ce fragile équilibre…

Mayom’b ouvre ses colonnes à Nina Cynthia Kiyindou Yombo, chargée de programme ressources naturelles et droits des communautés forestières à l’Observatoire Congolais des Droits de l’Homme (OCDH)

“La maudite pandémie à Coronavirus qui s’est déclarée à l’orée de l’année 2020 vient défier la médecine moderne. La résilience de l’humanité s’en trouve mise à rude épreuve, comme la rouille qui ronge l’acier. Pour les Congolais dont les conditions sanitaires sont désastreuses, c’est le retour à la médecine traditionnelle.

Qui dit ruée, dit cohue 

Brazzaville est déclarée très vite comme l’épicentre de la maladie en République du Congo. Lorsque le gouvernement identifie les neuf premiers cas, des milliers de personnes se déplacent des centres urbains vers les zones rurales éssaimant le virus…

Sur les réseaux sociaux, on fait l’éloge des produits qui lutteraient contre la COVID-19. De même, les guérisseurs et tradithérapeutes montent au créneau et vantent le mérite de certaines plantes et remèdes. Dès lors, la ruée vers les ressources génétiques est lancée.

Dépouillées, désabusées

Richard BOKODI, leader autochtone et Président de l’Association BAAKAS, basée à Dongou (Département de la Likouala) déplore la situation : « Il y a actuellement une exploitation sauvage des plantes médicinales. Celles que les populations autochtones utilisent pour soigner les maux qui les accablent parce qu’elles fréquentent rarement les centres de santé ». Et ce, en dépit des mesures spéciales* qui tendent à protéger leur pharmacopée.

Photo : Koundo Sotale et sa fille,  Meyi logina et sa petite fille Nzele. Autochtones de l'ethnie Mbenzele. Bomasa - Département de la Likouala (Frontière avec le Cameroun). Auteur : Mayomb' / Massein Pethas

Le Protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques (ratifié par la République du Congo en mai 2015) indique que tout utilisateur de ressources génétique doit obtenir le consentement libre, préalable des populations autochtones avant prélèvement. Seulement, la flambée des cas de contamination à la COVID-19 a généré une ruée sur la ressource au mépris des règles établies.

Dans le Département de la Lékoumou (Sous-Préfecture de Sibiti), Felix Mounkéngué, le Président du Comité du village Missama fait le constat : « Avec les nouvelles générations, il y avait une tendance à abandonner la culture, la tradition au profit du modernisme. Mais avec la multiplication des cas de COVID, la tendance s’est renversée. Tout le monde utilise les plantes surtout amères, car tout ce qui est amer est supposé contenir de la chloroquine, selon la sagesse communautaire ».

Autrefois négligée, la médecine traditionnelle regagne donc l’estime des ménages. Même en ville, les personnes présentant certains symptômes (fatigue, mal de gorge, écoulement nasal, toux, fièvre, difficultés respiratoires) recourent systématiquement aux plantes au lieu de se rendre au centre de santé où – il est vrai – ces symptômes sont assimilés à la manifestation du COVID-19. Le risque étant qu’elles soient mises en quarantaine avec leurs proches dans des conditions discutables.

La cueillette des plantes médicinales sans autorisation est entrain de devenir un fléau. Des quantités énormes sont prélevées et déversées sur les marchés. Des vendeurs à la criée exploitent le filon à des prix qui restent très abordables. D’aucuns pensent que ce phénomène a été renforcé avec la découverte du COVID-Organics à Madagascar.

Le Décret 2019-202 du 12 juillet 2019 évoque l’exploitation du savoir-faire des communautés, particulièrement des populations autochtones quant à l’utilisation des ressources génétiques et le partage des bénéfices qui en découle. Il précise aussi la protection de leur pharmacopée. Mais dans la pratique, les populations des zones urbaines “dealent” les services des autochtones pour soigner ou prévenir des maladies moyennant un paquet de cigarettes et d’allumettes. Aux yeux de la loi, c’est de l’exploitation pure et simple.

Résorber la situation

Les communautés locales et les populations autochtones sont pourtant les gardiennes traditionnelles des ressources génétiques et dans le même temps, les bénéficiaires naturelles. Comme le Protocole de Nagoya le mentionne, des mécanismes clairs de partage des bénéfices sur l’exploitation et l’utilisation des ressources génétiques doivent être montés et promus. C’est désormais aux pouvoirs publics de s’en saisir avant qu’il ne soit trop tard.”

* La législation forestière et environnementale de la République du Congo a pris des dispositions pour protéger les ressources forestières dans leur diversité à travers une exploitation axée sur la durabilité du bois et une gestion conséquente des produits forestiers non ligneux (PFNL). En plus ont été ajoutées, les ressources génétiques. Mais moins encadrées juridiquement.

 Photo : Koundo Sotale et sa fille, Meyi logina et sa petite fille Nzele. Autochtones de l’ethnie Mbenzele. Bomasa – Département de la Likouala (Frontière avec le Cameroun). Auteur : Mayomb’ / Massein Pethas